Leicester 2019-2020 : comment Brendan Rodgers, coach protagoniste, a renversé la Premier League ?

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Les dieux du football auraient-ils bénis Leicester ? Comment expliquer l’irruption des renards des Midlands parmi les ogres de la surpuissante Premier League ? A chaque journée de championnat qui passe, les observateurs se demandent si la chute de Leicester, ou tout simplement la fin de la bénédiction, est arrivée. Pourtant, à la mi-saison, force est de constater que le classement de cette équipe en tant que deuxième du championnat est loin d’être la conséquence d’une opération divine. Effectivement, cette réussite est d’abord le fruit d’une rencontre entre un entraîneur brillant, Brendan Rodgers, et un effectif de qualité affamé de victoires. C’est ensuite un immense travail, quotidien, couvé par des dirigeants ambitieux, pour donner à cet effectif un véritable style, une identité tactique esthétique et redoutable. Focus tactique sur une équipe passionnante à voir jouer. 

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LE PARCOURS DE BRENDAN RODGERS

A la lecture des notices biographiques, il est d’emblée intéressant de noter que Brendan Rodgers ne peut pas faire valoir un éventuel passé de joueur professionnel puisque il n’en n’a pas. Natif d’Irlande du Nord, il gravit les premiers échelons du haut-niveau en tant que défenseur notamment à Reading mais une grave blessure subie dès l’âge de 20 ans met fin à sa carrière. Il s’investit alors très tôt dans la pédagogie et l’entraînement du footballeur. Il est notamment très sensible à l’école espagnole du football, et il se construit en partie à travers leur méthodologie où le déplacement sans ballon, l’occupation des espaces, le collectif, la technique sont au-dessus de tout.  D’autre part, c’est sa rencontre avec un autre entraîneur qui n’a pas été un joueur de haut-niveau, en l’occurence José Mourinho, qui donne une nouvelle dimension à sa carrière. Entre 2004 et 2006, il entraîne les jeunes du club de Chelsea avant de prendre en main l’équipe réserve des professionnels.

Sa première expérience d’entraîneur principal au sein du monde professionnel a lieu à Watford, alors au bord de la relégation en Championship, et qu’il réussit à placer à la 13ème place à la fin de la saison. Il écume ensuite quelques clubs de deuxième division anglaise notamment son ancien club Reading et le club gallois de Swansea qu’il fait monter en Premier League en 2011 pour la première fois de son histoire.

Désormais dans la cour des grands, les observateurs ont pu apprécier son parcours avec Liverpool où il participe à l’explosion de Luis Suarez, puis une expérience en Ecosse au Celtic avant de prendre les rennes de Leicester en février 2019, à la suite de Claude Puel. Fort de toutes ses expériences et d’une grande connaissance du football britannique, quel style a-t-il imprégné à l’équipe des Foxes ?

COMPOSITION ET ANIMATION

Leicester joue la plupart de ses matchs en 4-1-4-1. Néanmoins, l’échantillon de matchs sur lequel l’analyse s’appuie, laisse observer une animation en 4-3-1-2 très efficace. il s’est même permis d’expérimenter un système en 3-4-3 lors du match du 1er janvier 2020 contre Newcastle avec une victoire 3-0 à la clé. La flexibilité tactique est ainsi l’une de ses caractéristiques. Ainsi, plus qu’un système, ce sont surtout les principes qui régissent son style, les cheminements en phase offensive, les règles en phase défensive qui nous intéressent ici. C’est pourquoi les compositions données juste ci-dessous sont d’ordre indicatif :

LEICESTER EN PHASE OFFENSIVE : SCIENCE DU DEMARQUAGE ET JEU DANS LES INTERVALLES 

  Les équipes protagonistes se caractérisent presque toujours par un soin très particulier donné à la phase de sortie du ballon dans son propre camp. Au-delà d’une opposition non dénuée de vérité mais souvent caricaturale, entre les équipes « qui allongent » et celles qui ressortent « court », les équipes protagonistes se caractérisent surtout par la recherche de l’homme libre, dans un espace libre (ou libéré) dans toutes les zones de jeu. Ainsi, pourfendre le jeu long et sanctifier le jeu court n’a pas de sens dans le football. Ce postulat est fondamental puisque il permet à tous les « apôtres » d’un football construit, esthétique et intelligent de ne pas se laisser enfermer dans une case et une étiquette simpliste.

Ceci étant dit, l’équipe de Leicester sort le cuir de son camp très souvent (mais pas exclusivement) par un jeu au sol, fait de redoublement et de déplacements combinés intelligents et harmonieux où la prise de risque est certaine :

(Kasper Schmeichel dispose du ballon et décide de repartir en s’appuyant d’abord sur Evans son défenseur central. La ligne de 4 défenseurs est en place et étagée soutenue par 2 milieux de terrains.)

(Evans ne libère pas le ballon immédiatement. Il décide d’attendre le dernier moment, c’est-à-dire le déclenchement des courses de harcèlement des Reds pour redonner à son gardien. L’objectif est d’attirer la ligne adverse le plus haut possible pour profiter de l’espace dans son dos et des supériorités numériques. Ndidi, entouré, prend l’information derrière lui.)

(Söyüncü fait face à Mohamed Salah qui arrive à pleine vitesse. Il ne panique pas pour autant et distribue le ballon côté gauche pour Chilwell. Par l’attraction du joueur égyptien, puis une triangulation et des déplacements pertinents, Leicester profite de l’espace libre dans le dos de Salah pour servir Tielemans.)

(Tielemans a donc été servi et a pu gagner des mètres alors que Liverpool tente de les enfermer à gauche. Néanmoins, le temps d’avance obtenu par les déplacements combinés et la qualité technique mit dans les gestes au début de la phase de jeu, permet au final à Tielemans d’attirer le bloc d’un côté pour jouer de l’autre. Ici c’est Ricardo Pereira qui va recevoir le ballon démarqué.)

(Cette superbe sortie de balle permet de créer un décalage important face à un bloc de Liverpool sur le reculoir. Ici le défenseur latéral se prépare à devoir gérer deux joueurs de Leicester qui peuvent se projeter dans son couloir.)

Dans ces sorties de balle, le portier, Kasper Schmeichel, s’affirme comme un joueur de champ et participe pleinement au déséquilibre par son jeu en 1 ou 2 touches :

(Liverpool s’est légèrement adapté en seconde période et présente ici Naby Keita plus haut pour aider la traditionnelle ligne de 3 des Reds. On perçoit ici la volonté de mieux bloquer les lignes de passe et la zone des 2 rampes de lancement de Leicester, Ndidi et Tielemans. Söyüncü a le ballon dans les pieds, la solution viendra de son gardien.)

(La passe vers Schmeichel déclenche la course de Mané. Mais les joueurs de Leicester sont prêts à l’image de Chilwell qui indique du bras la zone où il faut jouer. De plus, Ndidi se prépare déjà à recevoir le ballon et prend l’information en tournant la tête pour chercher l’homme libre, en l’occurrence Ricardo Pereira.)

(Cette photo dit déjà beaucoup du style protagoniste de cette équipe des Foxes appuyé par des individualités de grande qualité. Face à ce qui est peut-être la meilleure équipe du monde et alors que tu es mené 1-0 avec la fusée Sadio Mané qui vient harceler, combien d’entraîneurs envisagent de soutenir l’initiative d’une passe plein axe en 1 touche du gardien entre 2 adversaires pour son milieu de terrain ? Cette initiative sera réussie, l’action pourra s’écouler et Ricardo Pereira sera une nouvelle fois servi avec du temps et de l’espace face à lui.)

Soulignons ainsi la qualité du jeu au pied du gardien de Leicester qui permet d’initier de nombreuses sorties de balle dans sa propre surface. Pour revenir à l’idée exprimée en introduction, cette qualité de pied sert également pour sortir plus verticalement par un jeu assez direct :

(On observe la qualité du démarquage des milieux Tielemans et Ndidi toujours situés entre 2 joueurs de Liverpool et tournant sans cesse la tête pour prendre l’information. Ici, Tielemans a les épaules déjà orientées pour ne pas se retrouver totalement dos au jeu. Il fait bien car Schmeichel, en joueur de champ affirmé, gagne quelques mètres et propose une passe verticale parfaite entre les lignes pour l’international belge.)

(Grâce à l’orientation de ses épaules et à sa prise d’information avant de recevoir le ballon, il s’immunise contre le retour de Salah et se donne les moyens de déséquilibrer Liverpool. Il peut alors soit jouer court sur Ricardo comme ils l’ont fait précédemment, soit jouer plus direct.)

(C’est cette dernière option qui est choisie avec cette passe longue pour Vardy qui part en profondeur. Son placement entre le latéral et le central illustre déjà la pertinence de son démarquage.)

L’analyse des sorties de balle des Foxes permet de souligner une fois de plus l’inutilité de se focaliser sur le système plus que sur l’animation de celui-ci. Effectivement, dans cette phase de jeu, l’équipe de Rodgers opère une mutation et ressemble bien plus à 4-2-2-2 qu’à un 4-1-4-1 ou un système en diamant. Ndidi et Tielemans viennent se proposer en premier relais, alternativement avec Praet, et d’autres notamment Maddison dans ce qui ressemble à un « chaos organisé ». Exemple ici avec le numéro 10 de Leicester:

(Alors que Norwich attend son adversaire en bloc médian, Maddison, grand architecte de cette équipe, décide de décrocher dans la zone de son latéral, ce qui pousse ce dernier à se positionner plus haut. Dès lors, il peut recevoir le ballon face au jeu et utiliser sa