Se maintenir par un football protagoniste : l’exemple de Brighton sous Graham Potter

Temps de lecture : 11 minutes

 

Alors que la Premier League est considérée comme le plus grand championnat du monde, peuplé de grands entraîneurs et de grands joueurs pourquoi donc écrire sur Brighton & Hove Albion Football ? Il s’agit d’initier le début d’une réflexion sur la possibilité de proposer un football protagoniste, expansif, quand bien même l’objectif de résultat du club serait le maintien. Ces deux paradigmes peuvent-ils être compatibles ? Alors que les débats font souvent rage sur cette question, Beautyfootball essaie ici de proposer un cas relativement clivant. L’idée induite par cet exemple est simple :  les rapports de force inégaux entre les équipes de bas de tableau et les plus grands clubs peuvent probablement s’atténuer à raison d’une harmonie entre une politique sportive intelligente,  un entraîneur très fort dans sa pédagogie et des joueurs recrutés en conscience et investis dans ce projet. Enfin, puisque c’est toujours « à la fin du bal qu’on paie les musiciens », nous pourrons déterminer en fin de saison si oui ou non l’ambition portée par les Seagulls était viable dans le championnat le plus compétitif du monde. 

N.B : en cas de première visite sur le site n’oubliez pas d’aller lire mon « idée clé », car elle est cruciale pour comprendre tout le site. Vous ne le regretterez pas!

Note au lecteur : Cette analyse s’appuie sur un échantillon réduit de match qui pourra être développé au fil de la saison. Au moment de l’écriture seuls 3 matchs officiels ont été jouées par Brighton. C’est pourquoi, les statistiques éventuellement présentes doivent être relativisées et surtout mise en perspective sur un temps plus long. Les 3 rencontres sur lesquelles s’appuient l’article sont lorsque Brighton s’est opposé à Newcastle, Portsmouth et Chelsea. Crédits photos : iconsport.fr. Les chiffres proviennent des plateformes whoscored.com et understats.com.

ELEMENTS DE CONTEXTE

Dans la grande histoire du football anglais, Brighton n’a que peu figuré en haut de l’affiche si ce n’est dans les années 80, notamment en 1983 quand  le club affronte et perd contre Manchester United la finale de la Cup. Dès lors, ce club du sud-est de l’Angleterre a longuement navigué dans les divisions inférieures jusqu’en 2017. Les Seagulls retrouvent alors la Premier League sous les ordres de Chris Hughton après 34 ans d’attente.

Ensuite, malgré deux maintiens assurés en 2018 et 2019 le board décide de se séparer de son entraîneur pour entamer un virage plus risqué mais aussi plus prometteur en termes de spectacle. C’est ainsi qu’est recruté Graham Potter, un entraîneur inconnu en Premier League.  A son arrivée, il traîne avec lui un parcours de joueur modeste en Angleterre. Cependant, il a su attirer l’attention des dirigeants du football anglais grâce à ses  7 saisons passées à Östersunds FK, club qu’il emmène de la 4ème division suédoise aux 16èmes de finale d’Europa League en pratiquant un football construit et léché. La porte lui fut d’abord ouverte à Swansea au Pays de Galles (saison mitigée) avant d’arriver sur le banc de Brighton. L’objectif de résultat est le même : se maintenir mais en proposant un football construit et protagoniste journée après journée.

Même si le budget de la structure est loin de rivaliser avec des ogres tels que Chelsea ou Manchester City, les dirigeants dépensent près de 70 millions sur le marché des transferts pour recruter certains joueurs pouvant facilement s’adapter au football souhaité par l’entraîneur anglais. Le français Neal Maupay est de ceux-là. Ben White, formé au club et rapatrié après une saison de grande qualité à Leeds aux côtés de Marcelo Bielsa fait partie des profils recherchés. Mentionnons aussi Adam Webster, Adam Lallana et le grand espoir anglais Tariq Lamptey très récemment.

 

COMPOSITION ET ANIMATION BRIGHTON

 

BRIGHTON AVEC LE BALLON : QUAND LES DECALAGES VIENNENT DE PARTOUT

    Même si il serait bien trop prématuré de tirer des conclusions si tôt dans la saison, les premiers matchs semblent confirmer une idée cruciale pour bien comprendre le football protagoniste. Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas simplement un entraîneur « qui arrive avec ses idées ». Cette phrase est tellement utilisée qu’elle finit par galvauder l’essence et tout le travail nécessaire pour mener à bien un football construit. En effet, pour réussir à développer ce type de football les « idées » du coach représentent un ingrédient indispensable mais non-suffisant pour performer. Le football étant un fait social complexe et profondément humain, il est absolument crucial d’adapter un tant soit peu les « convictions » de l’entraîneur aux joueurs dont on dispose, au contexte du club (jusqu’où les dirigeants sont-ils prêts à aller pour soutenir ces « idées »?) afin de fédérer les acteurs le plus efficacement possible. C’est donc une harmonie fragile entre tous ces éléments changeants qui peuvent expliquer le succès.

Quel est donc le matériel à disposition du manager ? Celui-ci aligne en championnat une « équipe-type » qui subit peu de rotations match après match en dehors des blessés et des suspendus. De Östersunds à Brighton, Graham Potter aime construire son modèle de jeu à partir d’une défense à 3 très impliquée dans la phase offensive. Les 3 joueurs titulaires  en défense centrale présentent de bonnes dispositions dans ce registre. Habiles, moyennement rapides mais disposant d’une belle compréhension du jeu ils n’hésitent pas à gagner des mètres, à fixer pour attirer un adversaire et libérer un partenaire. En outre, aidés par la conviction et la confiance transmise par leur coach, ils sont capables de casser des lignes par la passe pour toucher des attaquants en décrochage ou des milieux qui dézonent. Mentionnons aussi le gardien, Ryan, qui prend beaucoup d’initiatives dans son positionnement (très haut pour accompagner le bloc) et dans ses passes (jeu au pied consistant).

Ben White est le prototype du joueur pouvant bonifier un idéal de jeu protagoniste. Formé à Brighton, il réussi un petit exploit lors de son prêt à Leeds en 2019-2020 : faire oublier le charismatique Pontus Jansson parti à Brentford. Il est en train d’utiliser les mêmes ingrédients qui firent sa réussite dans le Yorkshire : calme et sérénité dans la relance, qualités dans le jeu court et le jeu long, interventions défensives sans se jeter, leader défensif charismatique par l’exemple. Aux cotés de Lewis Dunk et d’Adam Webster ils forment un trio efficace et complémentaire.

Solly March et Tariq Lamptey complètent la base défensive et disposent d’un profil idoine pour jouer en tant que pistons. Les deux joueurs partagent un immense volume de jeu, beaucoup de vélocité et des qualités certaines pour dribbler, centrer et ainsi apporter du danger dans le dernier tiers du terrain. Ces qualités s’harmonisent parfaitement avec les consignes et les circuits de passes travaillés à l’entraînement. Deux idées de jeu reviennent fréquemment à l’observation des matchs : trouver les deux pistons lancés pour qu’ils puissent centrer en 1ère intention, créer des supériorités numériques sur les ailes grâce à leurs projections aux côtés des autres joueurs offensifs. D’ailleurs, Brighton attaque presque autant à gauche qu’à droite : 38% de chaque côté et 24 % dans l’axe. Ces deux joueurs sont aussi des éléments clés pour animer les transitions à la récupération du ballon. Grâce à leur vitesse mais aussi à la pertinence de leurs appels de balle, ils sont capables de déstabiliser toute la défense adverse sur une passe bien dosée d’un partenaire.

Dans les équipes de Graham Potter, la phase de sortie de balle est particulièrement travaillée. Les séquences rappellent très fortement le jeu de position (appelé « jeu d’emplacements » pour plus de précision notamment par certains espagnols) avec notamment l’idée forte  de sortir le ballon par du jeu au sol et ainsi avancer ensemble en essayant de créer des espaces dans le dos d’un adversaire aspiré. Dans ce cadre, une défense impliquée en phase offensive n’est pas la seule donnée à prendre en compte. Il faut des relais au milieu de terrain et Graham Potter sait s’appuyer sur des joueurs particulièrement réceptifs à cette idée. Steven Alzate mais surtout Yves Bissouma sont des pièces essentielles dans ce registre. Au cœur du milieu, l’international malien constitue un relais efficace car il sait parfaitement quand il faut redoubler dos au jeu, quand il faut se retourner pour avancer balle au pied. Doté d’un pied droit extrêmement fin, il régale son entraîneur et ses partenaires par ses orientations du jeu. Véritable métronome, il appuie ses partenaires de la défense dans l’objectif d’attirer l’adversaire d’un côté pour renverser à l’opposée. Avec un modèle de jeu fondé sur les pistons, être capable de les trouver seuls et lancés constitue une arme forte pour créer des décalages chez l’adversaire. De plus, les 2 milieux de ce 5-2-1-2 ou 3-4-3 selon les dénominations, se projettent régulièrement jusque dans les 20 mètres, pour attaquer la surface ou frapper de loin.

L’équipe de Graham Potter présente aussi un grand intérêt pour la qualité de son approche du dernier tiers du terrain. Les combinaisons ne s’arrêtent pas aux 20 mètres. Aux abords de la surface, les joueurs sont proches les uns des autres, occupant rationnellement les espaces de jeu. Les « demi-espaces » sont fréquemment utilisés pour lancer des appels de projection dans la zone finale ou pour construire des triangles apportant une solution de frappe.  D’autre part, les centres semblent pensés et réalisés en adéquation avec les qualités des attaquants. Neal Maupay, Trossard, Connelly ou Adam Lallana ne sont pas des joueurs naturellement dominants dans le jeu aérien. Graham Potter maîtrise cette donnée à la perfection et travaille des cheminements de centre très proches de ceux visibles dans le Manchester City de Guardiola : centres en retrait ou centres mi-hauteur pour que les attaquants « giclent » au devant du défenseur. De plus, tous les joueurs les plus offensifs présentent de grandes qualités pour jouer entre les lignes, pour décrocher et remiser ainsi que pour dézoner avec pertinence. Par conséquent, la création de situations de frappe s’en trouve facilité par les remises en 1 touche pour un joueur lancé par exemple. Les attaquants des Seagulls peuvent aussi se créer des occasions sans l’aide de personne. Aidés par une confiance importante en ce début de saison et beaucoup de qualités techniques, ils peuvent aisément éliminer leur vis à vis pour frapper depuis n’importe quelle position. Cette confiance et cette efficacité sera l’une des clés de la saison pour accomplir les objectifs. Si le collectif sait se créer des occasions, il a néanmoins besoin de beaucoup de situations pour en convertir une seule. Cette phase de jeu complexe qu’est la finition devra être suivi avec minution tout au long de la saison sous le prisme de la technique mais surtout du mental.

Avec 15 tirs par match (seulement 5 cadrés en moyenne), 10 dribbles, et 14 fautes subies en moyenne (chiffre identique à celui de Leeds au moment de l’écriture) Brighton se situe dans les premières places du classement au niveau des statistiques offensives. Et si les statistiques générales sont à nuancer fortement de par la taille de l’échantillon, les xG viennent toutefois confirmer cette tendance. Contre Chelsea, ils sont à 1.44 pour 1.27 pour l’équipe de Lampard. Contre Newcastle ils sont à 1.88 pour un petit 0.52 pour les Magpies. Brighton serait aujourd’hui second du classement si celui-ci était fondé sur les « Expected Goals« . Seront-ils capables d’assurer ce rythme dans la continuité ?

Quand certains pensent la complémentarité comme l’association de joueurs relativement différents, Graham Potter s’inspire peut-être d’une autre définition de cette notion matérialisée notamment par le FC Barcelone de Pep Guardiola : associer des joueurs qui parlent le même football dans tous les coins offensifs du terrain. Par exemple, sur les transitions offensives, le fabuleux mélange partagé par le collectif entre intelligence, vivacité et qualité technique fait des étincelles.

LE MOMENT AVEC BALLON DE BRIGHTON EN RESUME VIDEO

 

BRIGHTON SANS LE BALLON : ENTRE INVASION ET REPLI

Probablement par habitude, l’équipe qui joue le maintien prend souvent le parti de subir la domination de l’adversaire quand il dispose du cuir entre les pieds. La supériorité technique et physique de celui-ci (résistance à la pression), empêcherait toute tentative de pressing. Ainsi, ces équipes devraient se résoudre à proposer une posture attentiste, pour ensuite remonter un éventuel ballon récupéré sur 60 mètres de terrain. Même si il ne s’agit pas de réfuter en bloc cette idée qui peut se concevoir (le Real Madrid de Zidane en 2016-2017 ou le FC Barcelone de 2011 étaient peut-être impossibles à presser pour une équipe moyenne encore que…) Graham Potter choisit d’aller à rebours de celle-ci. Plus que jamais, le grand principe de son animation sans le ballon est de gagner des mètres, d’envahir le camp adverse dès que possible en présentant une grande agressivité.

Alors que le championnat anglais est très hétéroclite cette saison avec des équipes toujours adeptes d’une sortie de balle sans fioritures (Newcastle, Burnley) et d’autres qui travaillent énormément cette séquence (Arsenal, Manchester City, Leicester, Liverpool…), Brighton reste toujours fidèle à son projet de défendre le plus haut possible, le plus longtemps possible selon des principes de défense de zone. Le 3-4-3 se transforme alors en 5-2-1-2 ou 5-3-2 avec Neal Maupay et Connolly en éléments déclencheurs. Ces derniers n’hésitent pas à presser les défenseurs centraux, soutenus par un milieu placé juste derrière eux. Pour l’adversaire, rien d’évident à se sortir d’un pressing porté par des joueurs très véloces et qui ne s’arrêtent jamais de faire des efforts. D’autre part, quand l’opposant joue sur son latéral, c’est souvent le piston des Seagulls lui-même qui déclenche une course de harcèlement.

Le résultat est clairement visible sur le terrain : que l’adversaire soit Chelsea ou Newcastle, les hommes de Graham Potter récupèrent énormément de ballons dans le camp adverse. Observation remarquable, contre une ligne de 4 défenseurs, tous peuvent se retrouver sous la pression en même temps. A la perte de balle, la consigne d’harceler l’opposant en fermant les angles de passe et en imposant une pression physique s’affiche avec évidence. Il s’agit de défendre debout et de penser la récupération du ballon collectivement. D’ailleurs, les 3 défenseurs centraux qui doivent couvrir beaucoup de surface dans leur dos malgré leur relative lenteur ne sont pas facilement mis en difficulté. Ils compensent ces lacunes par un grand sens de l’anticipation. Ils n’hésitent pas à quitter leur ligne arrière et à sortir au duel aérien dès que l’équipe en face se retrouve obligé de dégager. Pour autant, malgré la force aérienne de Dunk et Webster, c’est souvent insuffisant sur les coups de pied arrêtés concédés. L’équipe de Graham Potter présente certaines lacunes dans ce registre potentiellement fatales à ce niveau.

Mais quand l’adversaire parvient à sortir de la tenaille pour s’installer dans le camp adverse, le bloc recule alors d’une quinzaine de mètres. Dans ce cadre, l’objectif partagé par le groupe et visible à l’image est de fermer l’axe en emportant l’adversaire dans les zones où ils sont attendus : sur les ailes. L’efficacité de ce moment de jeu est conditionnée par un coulissage de grande qualité, par une arrière-garde défensive qui ne recule pas trop, afin de garder deux lignes étagées permettant d’accompagner le piston dans son travail défensif. Avec un défenseur central, un piston côté, un milieu relayeur et un ou deux joueurs très offensifs c’est à 4 voire à 5 qu’ils se chargent d’annihiler les actions adverses.

Soulignons aussi que les attaquants jouent un rôle décisif pour permettre au bloc de ne pas rester trop bas durant les temps forts subis. A chaque fois que l’adversaire réalise une passe vers l’arrière, les 2 attaquants du 5-2-1-2  enclenchent une course à haute intensité pour mettre la pression, gagner du temps et permettre au reste des joueurs de les accompagner. Ce culte de l’effort est soutenu par la grande jeunesse de l’effectif : avec 23 ans de moyenne d’âge, Brighton dispose du groupe le plus jeune de Premier League, juste devant Manchester City, Liverpool et Leeds (Crystal Palace en dernière position). Cette jeunesse peut aussi devenir un défaut car lorsque le plan initial ne fonctionne pas et qu’ils se retrouvent acculés, les Seagulls ont vite tendance à commettre des fautes potentiellement dangereuses aux abords de leur surface.

En outre, l’efficacité des comportements défensifs est tributaire de la capacité à ne pas commettre de fautes de concentration. Par exemple, un retard dans le coulissage peut très vite amener un adversaire disposant de temps à renverser le jeu à l’opposé, obligeant les milieux centraux moins nombreux que dans des lignes de 4 à de grands efforts pour accompagner le piston opposé chargé de sortir sur l’adversaire libre. Même avec un grand volume physique, la course du piston qui s’est précédemment resserré  peut être lourde de conséquences au fil du match. Se protéger d’un changement d’ailes subit trop bas s’avère donc très important.

LE MOMENT SANS BALLON DE BRIGHTON EN RESUME VIDEO

 

CONCLUSION

 Peut-on se maintenir en Premier League en pratiquant un football protagoniste et expansif ? Graham Potter et son effectif vont-ils tenir ce rythme toute la saison ? Si il est bien trop tôt pour affirmer quoi que ce soit en terme de résultat, nous pouvons d’ores et déjà écrire que le courage de cet entraîneur fait clairement du bien au football. Dans une division extrêmement compétitive, où chaque point s’avère crucial tant les opposants disposent d’effectifs puissants, l’entraîneur anglais applique son plan avec conviction, régalant les supporters de séquences offensives de haute volée. Même si la capacité à convertir les occasions et à créer une dynamique positive semble déterminante pour la survie de Brighton, il s’inscrit pleinement dans le courant d’équipes qui, aujourd’hui, viennent de Championship avec de l’ambition. Si le Leeds de Marcelo Bielsa en est l’incarnation cette saison, il ne s’agit pas d’oublier les modèles de jeu tout aussi aboutis proposés par Sheffield United ou même Norwich la saison passée. Désormais, il s’agit simplement de s’asseoir et de regarder si les Seagulls sont partis pour suivre le parcours heureux des Blades ou la désillusion des Canaries de Norwich.  

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *