Le protagonisme selon l’Union Berlin : la vitesse ou la mort

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En France, mis à part le célèbre consultant RMC Sport, Polo Breitner, qui connaît le FC Union Berlin ? Connaissez-vous son effectif ? Il est peuplé de joueurs anonymes. Et son entraîneur depuis 2018, Urs Fischer ? Il n’a gagné que quelques trophées en Suisse. Et le budget transfert du club ? L’enveloppe n’a jamais dépassé les 20 millions d’euros. En effet, à l’instar de son voisin le Herta Berlin, cette équipe fait partie des quelques structures européennes, qui, tout en représentant une grande capitale sur le plan politique, restent des « nains » sur le plan footballistique. Et pourtant… Premier de Bundesliga au moment de l’écriture de ces quelques lignes, compétitif en Europa League, la qualité du travail à tous les échelons du club commence à attirer l’attention. Comment, un club de si petite dimension a-t-il réussi en 3 ans à passer de promu de Bundesliga à grand agitateur national et européen ? Quelle proposition footballistique se cache derrière une si belle réussite ? C’est tout l’objet de cette analyse. Ceci est un appel à tous les curieux et les passionnés de football : regardez vers l’Est, une fusée semble être lancée, qu’est ce qui pourra l’arrêter ?

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N.B : en cas de première visite sur le site n’oubliez pas d’aller lire mon « idée clef », car elle est cruciale pour comprendre tout le site. Vous ne le regretterez pas!

Note au lecteur : Cette analyse s’appuie sur un échantillon de 6 matchs dont 3 qui ont pu être séquencés précisément. Ainsi, les statistiques éventuellement présentes doivent être relativisées et surtout mises en perspective sur un temps plus long. Les 3 rencontres principales sur lesquelles s’appuient l’article sont l’opposition contre le Bayern Munich, le FC Cologne et le Herta Berlin. Crédits photos : iconsport.fr. Les chiffres proviennent de la plateforme whoscored.com.

ELEMENTS DE CONTEXTE

L’histoire sportive de ce club est irréductiblement liée à l’histoire politique de la ville de Berlin. A l’image du Herta Berlin, l’autre club de la ville, les premières aventures sportives des années 1900-1930 sont plutôt fastes. L’Union Berlin est un club résolument populaire dont les joueurs sont surnommés « les mécaniciens ». Malheureusement, la deuxième guerre mondiale et les débuts de la Bundesliga en 1963, plongent ce club dans l’ombre, en tout cas d’un point de vue « occidental ». A la chute du mur, c’est le début d’une immense traversée du désert pour l’Union Berlin qui se bat pour survivre dans les divisions inférieures.

C’est en juin 2018, avec l’arrivée d’Urs Fischer, qu’un pallier semble définitivement franchi. Le recrutement de cet entraîneur est extrêmement bien senti par la direction. Ancien défenseur de grande réputation dans son pays (534 matchs joués dans le championnat suisse), il est l’entraîneur qui monte en puissance en Suisse dans les années 2010. Avec le club historique de Bâle, il remporte 3 fois le championnat en 3 saisons ainsi qu’une coupe de Suisse, se construisant ainsi une solide réputation nationale. Alors qu’il dispute régulièrement la coupe d’Europe avec le FC Bâle, c’est un véritable défi pour lui que de reprendre le FC Union Berlin alors en deuxième division allemande. Là encore l’entraîneur suisse révèle tout son talent. La première saison, 2018-2019, est celle de la montée en Bundesliga suite à des barrages épiques. Dès lors, les progrès du club dans la sphère professionnelle semblent exponentielles. La saison d’après est marquée par une qualification en coupe d’Europe avec un groupe qui s’étoffe de plus en plus. Mais certains piliers du début de l’aventure restent présents comme Frederik Ronnow ou Christopher Trimmel, le capitaine. Mais au-delà des pures individualités, la continuité des résultats est apportée par une fidélité à un modèle de jeu, à des principes déclinés dans leur infinie variété match après match et saison après saison. Les « Mécaniciens » de l’Union Berlin ont construit un projet de jeu qui, mis bout à bout, ressemble à une gigantesque fusée lancée à toute vitesse !

COMPOSITION ET ANIMATION FC UNION BERLIN

L’UNION BERLIN AVEC LE BALLON : UNE FUSÉE PROGRAMMÉE POUR LA VERTICALITÉ

La proposition footballistique de l’Union Berlin sort des sentiers battus quand il s’agit de réfléchir sur le protagonisme dans le football : ce concept s’incarne ici à travers une verticalité si intense qu’elle peut donner le tournis. Si les entraîneurs qui représentent ce type de football se sont plus fondés sur l’idée de la patience, et d’une construction relativement lente des actions (De Zerbi, Gaspérini, Gastien, Sétien, voire Potter pour quelques noms analysés sur ce site), nous sommes clairement à l’opposé de cette pensée avec Urs Fischer. Plus proche d’un Hasenhuttl, l’entraîneur suisse permet de rappeler qu’un football très direct peut s’avérer extrêmement bien construit.

Cette fusée est d’abord édifiée selon un plan millimétré et avec des « mécaniciens » parfaitement adaptés. Animés dans un 3-5-2, les attaquants jouent un rôle crucial pour faire fonctionner le système. Sheraldo Becker et Jordan Siebatcheu forment une paire très dangereuse pour tous les adversaires de par leurs énormes qualités. Ces 2 attaquants disposent d’un énorme volume de jeu. Ils savent parfaitement attaquer la profondeur pour faire reculer la défense. Ils sont capables de finaliser les actions par une grande présence à la réception des centres (9 buts à eux deux en septembre). A l’aise avec et sans ballon, ils sont pleinement intégrés dans toutes les combinaisons offensives de l’Union Berlin (environ 2 passes clés par match pour chacun d’entre eux). Le profil de ces deux attaquants permet de sublimer le jeu vertical exigé par Urs Fischer. Grâce à leurs qualités physiques et techniques, ils permettent de varier toutes les modalités d’un bon jeu vertical : terrien ou aérien. Ainsi, sûrs de leurs forces et plein de confiance, ils sont aussi de véritables artilleurs qui aiment frapper de loin. Avec 11 tirs par match, ils sont dans la fourchette haute des équipes de Bundesliga. Ce rôle si influent dans les moments avec ballon fait à la fois la force et la faiblesse de cette équipe. Car, en cas de mauvais jour, ou pire, d’absence pour blessure, l’équipe se retrouve comme amputée d’une partie de ses forces malgré toute la bonne volonté et les qualités des joueurs de rotations comme Leweling, Michels ou Behrens.

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A leurs côtés, soulignons le rôle fondamental des pistons dans ce modèle de jeu. Ils sont les réacteurs de la fusée, cruciaux pour son déploiement. Placés hauts sur le terrain, ils peuvent très bien construire comme finir les actions. Avec 37% des attaques qui passent par le côté gauche et 38% par le côté droit ces joueurs sont concernés par toutes les offensives. Ils savent parfaitement alterner entre un positionnement très haut dans le camp adverse et des décrochages plus bas pour servir de rampe de lancement. Dans le premier cas, ils sont servis derrière la ligne de pression suite à une passe latérale d’un milieu de terrain central. Dans le deuxième cas, ils sont proches des attaquants pour combiner par des « passes et va », des projections et des « fausses pistes ». De plus, ces pistons, incarnés en général par Ryerson et Trimmel disposent d’une excellente qualité de pied pour centrer ou tirer. Avec 17 centres et 69 longs ballons par match, ils sont également dans le haut du panier du championnat si on met ensemble et que nous comparons ces 2 statistiques avec celles des autres équipes allemandes. L’international autrichien Christopher Trimmel est le joueur qui tire presque tous les coups de pied arrêtés. La précision de son pied apporte souvent un très grand danger dans la surface adverse où de nombreux joueurs berlinois très forts dans le jeu aérien, attendent son offrande (4 buts sur coups de pied arrêtés soit 27% de leurs buts). Quant à Ryerson, il apprécie beaucoup rentrer à l’intérieur pour trouver une position de frappe. Les dépassements de fonction et la verticalité sont la norme pour des pistons pleinement intégrés à toutes les offensives de l’Union Berlin.

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Pour lancer cette fusée, avec efficacité, pour que les réacteurs scintillent et que les finisseurs finissent, il est indispensable de s’introduire dans la salle des machines. Le chef de bord, Urs Fischer exige deux qualités avant toutes les autres pour ces « mécaniciens » : courir et servir ! Schäfer, Haraguchi, Thorsby, Haberer et l’inamovible Rani Khedira sont les éléments concernés par ces consignes. Les 4 premiers joueurs (selon les rotations) sont incontestablement des joueurs de déplacements, à la recherche permanente de l’espace clé. En effet, mis à part le cas Rani Khedira, ils ne sont pas forcément les premiers concernés à la construction des actions. Par exemple, ils vont être présents pour jouer un deuxième ballon après un jeu direct vers les attaquants. Ils peuvent aussi donner de la continuité au jeu et servir de relais pour trouver des pistons lancés. Ils rôdent très souvent autour de la surface, utilisant la focale des défenseurs sur la paire d’attaquants pour sentir les opportunités de frappes. Et bien évidemment, ils ne sont pas avares d’appels dits en « fausse piste », dans la profondeur pour libérer du jeu dans les pieds en appui, ou même dans les couloirs pour permettre le décrochage d’un piston. Le cas de Rani Khedira est un peu à part. Si Urs Fischer jouait aux échecs, Khedira serait probablement son roi. Toujours positionné au bon endroit, il est le rouage qui permet le lien entre le « socle » de cette fusée, la base défensive, et les joueurs en avant. Tête levée, ultra-impliqué dans son positionnement, son rôle est surtout de servir de relais axial, lorsqu’il s’agit d’orienter le jeu ou de conserver le cuir. Très souvent encerclé par ses adversaires, il sait distribuer malgré de la présence dans son dos. Cependant, à l’image d’un Sergio Busquets (celui en fin de carrière), il peut se faire surprendre si les adversaires sont véloces et giclent très rapidement sur lui. Si les joueurs aiment utiliser des séquences très courtes de jeu au sol pour aspirer l’adversaire par du jeu direct ensuite, l’Union Berlin peut perdre des ballons dans ces moments et se retrouver en danger.

Les adversaires de l’Union Berlin savent déjà que perturber la salle des machines peut grandement leur faciliter la tâche. Mais attention à ne pas se faire étouffer par la cadence de travail des mécaniciens. Ces derniers, sont d’ailleurs soutenus par ce qui pourrait être le « socle » de la fusée, concentré sur une mission principale : faire tenir l’édifice, être fiable. Avec le gardien, les 3 défenseurs centraux sont à la base des offensives même si leurs attributions sont plus minimalistes. Par exemple, le gardien alterne simplement entre une passe courte à ses camarades de l’axe ou un jeu long directement sur Siebatcheu ou Becker. Quant aux défenseurs centraux, ils sont chargés d’aspirer la pression de la première ligne adverse en réussissant quelques séquences de conservation dans leur moitié de terrain. En revanche, celles-ci ne s’éternisent jamais. Au bout de 3 ou 4 passes, dont une petite passe de fixation vers Khedira, il s’agit de verticaliser le plus vite possible ! La qualité de livraison des passes ajoutée à la qualité de réception de celles-ci rend cette séquence très facile à reproduire. Les joueurs berlinois n’hésitent pas à insister dans ce domaine, parfois même à outrance. Si les joueurs du socle de la fusée sont si concentrés sur des missions apparemment « simples » à un tel niveau, c’est aussi parce que leur travail sans ballon est très énergivore. C’est ce que nous allons essayer de montrer dès maintenant.

LE MOMENT AVEC BALLON DE L’UNION BERLIN EN RÉSUMÉ VIDÉO

CADRER, HARCELER, RECUPERER : L’UNION BERLIN TOUJOURS A FOND SANS BALLON

Revenons au socle de la fusée notamment les 3 défenseurs centraux. Sans le ballon ils sont les garants d’un bloc positionné régulièrement en 5-3-2 voire en 5-4-1 et disposé plutôt en position médiane au départ. Ces défenseurs sont plus mobiles sans le ballon qu’avec celui-ci. En effet, étant souvent en supériorité numérique face aux attaquants adverses, ils n’hésitent pas à accompagner et suivre leurs adversaires lorsque ces derniers dérochent par exemple. Malgré la grande taille de cette ligne de 3, cela ne l’empêche pas d’être très mobile, très efficace dans ce type de harcèlement et ainsi de récupérer énormément de ballons. Le jeu de compensations et la communication efficace entre les joueurs jaillit du terrain et saute aux yeux de n’importe quel observateur.

Car pour saisir toute la force de l’Union Berlin en ce début de saison 2022-2023, il est indispensable de s’attarder sur l’organisation sans le ballon de ce groupe. Elle est probablement encore plus impressionnante dans ce registre. Seule équipe encore invaincue en championnat en septembre, ce club n’a encaissé que 4 buts depuis le début de saison. Là encore, Urs Fischer pousse la réflexion sur le protagonisme encore plus loin : à la manière d’un Coco Suaudeau , l’entraîneur suisse déploie l’idée de prendre des initiatives en laissant presque volontairement le ballon à l’adversaire pour mieux le presser et exploiter des situations directement dans le camp adverse. Notons que l’Union Berlin a le taux de possession de balle le plus faible de Bundesliga (40.4%) et le pourcentage de passe réussies également le plus petit du championnat (71.7%). Mais qu’importe. Comme Jean Claude Suaudeau, qui connaissait les qualités physiques et la générosité extraordinaire de Pedros, Makelele, Loko ou Ouédec, l’entraîneur de l’Union Berlin sait que tant qu’il y aura une goutte de gazole dans le réservoir, tous ses joueurs s’impliqueront à la récupération.

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Les 2 attaquants jouent un rôle prépondérant dans ce registre. Pointe de diamant de ce 5-3-2 ils ont pour objectif d’aller cadrer et agresser directement les défenseurs centraux adverses. Lorsque ces géants arrivent à pleine vitesse sur vous, et que dans votre dos, seul reste le gardien puis le néant, il faut une sacrée dose de sang froid et de qualité technique pour ne pas gaspiller le ballon. Le Bayern Munich l’avait bien réussi. D’ailleurs les attaquants sont si fougueux dans ce registre qu’ils en viennent à commettre beaucoup de fautes (15 fautes par match pour l’équipe, chiffre le plus élevé de Bundesliga). Pour le reste, c’est surtout une énorme quantité de ballons récupérés. Effectivement, la passe latérale de l’adversaire est le « starter » de l’accompagnement des autres joueurs de l’équipe pour gicler sur leurs vis à vis. Ce sont souvent les milieux relayeurs, comme Schäfer et Haberer qui sortent sur les latéraux pour laisser ainsi les pistons un peu plus bas. Par conséquent, le harcèlement est si coordonné et si intense, qu’il rend la progression de l’adversaire très compliquée. Si celui-ci veut avancer par des ballons aériens, il fait également face à un mur : avec 20 duels aériens gagnés par match la fusée berlinoise règne sans partage dans les airs !

Nous l’avons écrit, le Bayern Munich, fort de sa qualité technique et de son organisation a pu briser ce premier type de harcèlement. Mais ils n’ont pas réussi à venir à bout de la force mentale et de l’excellente disposition défensive de l’Union lorsqu’ils sont acculés plus bas sur le terrain. Les replis sont effectivement instantanés. Le quadrillage de la largeur est si géométrique qu’on se croirait à regarder une constellation d’étoiles dans la nuit noire. Surtout, l’objectif est de fermer toutes les possibilités de combinaison ou de frappes dans l’axe. C’est pourquoi, Urs Fischer demande à ses hommes une rigueur extrême pour garder une base de 6 joueurs dans cette zone du terrain. La concentration et l’implication doit y être absolue avant de cadrer le porteur de balle et d’empêcher toute percée. D’ailleurs, toute passe vers l’arrière est l’occasion pour l’ensemble du bloc d’avancer et ainsi se donner la possibilité de transitionner.

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L’exploitation des transitions et de la désorganisation : voilà une arme à la fois très classique dans cette Bundesliga, mais pour l’Union Berlin c’est une arme ultime. Bien évidemment, quoi de mieux qu’une attaque soudaine, juste après la récupération du ballon pour déployer un jeu vertical ? Quoi de mieux, que de grands espaces, des adversaires sur le reculoir, pour provoquer des 1 contre 1 ? Quoi de mieux qu’une attaque rapide pour garder un temps d’avance et provoquer des centres ? C’est, entre autres, pour toutes ces raisons que l’Union Berlin prend grand soin d’utiliser efficacement ces moments de jeu. D’ailleurs, le changement de statut, d’un comportement offensif, à un comportement défensif frise la perfection ici. En utilisant les couloirs, alternativement investis par les pistons et les attaquants qui combinent, toujours soutenus par une deuxième ligne constituée des milieux relayeurs, cette équipe provoque de grandes secousses dans les défenses adverses.

LE MOMENT SANS BALLON DE L’UNION BERLIN EN RÉSUMÉ VIDÉO

CONCLUSION

Soyons clairs : l’Union Berlin ne gagnera probablement pas la Bundesliga. Cette saison est l’occasion d’une nouvelle découverte pour le club : jouer tous les 3 jours, ici et partout en Europe. Cette découverte n’est pas sans conséquences : elle s’est pour le moment soldée par deux défaites en Europa League et par une fatigue qui semble déjà se faire ressentir notamment ce dimanche dans une victoire au forceps contre Wolfsburg. Cette première trêve internationale de septembre arrive à point nommée avant un deuxième cycle de compétition qui va s’avérer décisif pour comprendre la tournure de la saison. Or, quoi qu’il se passe, Urs Fischer a d’ores et déjà réussi son défi : la fusée de l’Union Berlin a véritablement décollé, et même dépassé ses records historiques. Celle-ci s’inscrit maintenant dans la durée au sein du paysage galactique des équipes de Bundesliga. Son identité est bien connue : vitesse, intensité et générosité. La question est simple désormais : va-t-elle continuer son vol jusqu’à atteindre une autre galaxie footballistique, celle des meilleures équipes allemandes voire européennes ou va-t-elle retomber ?

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